« Utopie », d’après l’étymologie grecque du mot, signifie « non-lieu », « lieu qui n’existe pas ». De fait, on peut définir l’utopie comme un lieu irréel, un monde juste et au fonctionnement parfait, dont la conception philosophique est un modèle à imiter, un idéal asymptotique dont on doit s’approcher en s’efforçant de le réaliser dans le monde réel, la plupart du temps après la constatation traumatisante de l’injustice fondamentale et du déséquilibre des circonstances historiques dans lesquelles on vit et agit. Historiquement, au cours des siècles, plusieurs philosophes et hommes actifs en politique de tout premier plan ont conçu et proposé dans leurs ouvrages des modèles idéaux du plus juste des mondes imaginables, que seuls les hommes les plus sages et les plus justes auraient le droit de gouverner.
L’analyse proposée vise à reconstruire l’histoire du genre philosophique « utopie », en le suivant au fil des siècles depuis la première utopie parue dans l’Antiquité – La République de Platon – jusqu’aux utopies politiques les plus modernes, et en montrant aussi les dangereux abus – qui ont concrètement existé dans l’histoire de l’humanité – des plus célèbres chefs-d’œuvre d’utopie, exploités et dévoyés pour s’efforcer de façon aveugle et totalitaire de réaliser concrètement les modèles préconçus, sans plus les considérer comme sources d’inspiration et de lumière, mais comme des diktats à appliquer rigoureusement et à n’importe quel prix, soit pour revenir à « l’âge d’or » paradisiaque de l’histoire de l’humanité, soit pour réaliser un état parfait dans le présent.
« Utopie », selon le fameux jeu de mots de Thomas Moore, auteur d’un célèbre ouvrage intitulé justement « Utopie », peut sonner à la fois comme « non-lieu » (ou-topos) et « bon lieu » (eu-topos), mais quand le mot a-t-il perdu sa signification positive ? En outre se pose une question importante concernant le présent : quand l’utopie peut-elle vraiment garder et exprimer son potentiel d’amélioration ?
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